Transmettre, c’est disparaître un peu
- 9 avr.
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Dernière mise à jour : il y a 6 jours

Lors d'une transmission, on pense d'abord à ce que le successeur va gagner : un nouveau statut, une nouvelle place. Étrangement, on parle rarement de ce que le fondateur — ou le cédant — perd.
Et pourtant, c’est souvent là que tout se joue.
Transmettre, pour un fondateur, ce n’est pas juste signer un document.
C’est se séparer d’une partie de son identité. Pendant 20, 30, parfois 40 ans, l’entreprise a été sa structure, son rythme, et a défini sa place dans l’entreprise, mais aussi dans la famille.
Transmettre, c’est accepter de devenir… moins central.
Et ça, personne ne le dit vraiment.
J’ai vu des fondateurs préparer leur transmission avec rigueur, tout était en ordre : les chiffres, la gouvernance. Tout… sauf eux.
Et au moment du passage de relais, quelque chose bloque.
Pas un problème technique, pas un désaccord juridique, mais quelque chose de bien plus profond.
Un basculement intérieur, avec une question : qui suis-je ? que vais-je faire, si je ne suis plus le dirigeant ?
Dans la tradition bouddhiste, on parle de “petite mort”, la fin de quelque chose, un moment où l’on doit s’arrêter pour accueillir la perte, le vide. Car pendant des années, l’entreprise n’a pas été seulement un outil, elle a été une extension de soi, et dans une entreprise familiale, c’est encore plus fort.
Ce n’est pas seulement une fonction qui s’arrête, c’est une place dans la famille qui se transforme.
On n’est plus celui ou celle qui décidait, celui ou celle autour duquel tout s’organisait, et même si cette place a parfois été pesante, elle finit par coller à la peau et fusionner avec l’identité.
Alors quand cette place disparaît, que reste-t-il ? Un espace, un vide.
Un vide que beaucoup de fondateurs ou cédants ne sont pas préparés à habiter.
Alors ils restent, un peu plus longtemps que prévu, en essayant de se faire le plus discrets possible pour ne pas gêner la transmission. Mais ils repassent, « juste pour voir », pour donner un conseil…
Et sans le vouloir, ils empêchent quelque chose.
Pas la transmission technique, mais bien la transmission réelle.
Parce que ce vide qu’ils évitent, le successeur le ressent, la famille le ressent, toute l’entreprise le ressent.
Le message qui passe, insidieusement, est : « tu n’es pas encore tout à fait à ta place » ou encore « tu n’es pas prêt ». Pas parce que le fondateur ne fait pas confiance, mais parce qu’il n’a pas encore traversé sa propre sortie.
Accompagner une transmission, ce n’est pas seulement préparer celui qui arrive. C’est aussi, et surtout, accompagner celui qui part.
L’aider à reconnaître ce qui se termine, à nommer ce qu’il perd, à traverser cette “petite mort”, à faire son deuil, afin de préparer ce qui vient après.
Parce que sans cet “après”, la transmission reste un arrachement, et dans les entreprises familiales, ce travail est essentiel. Pas seulement pour l’entreprise ou la famille, mais pour la relation.
Un fondateur qui n’a pas trouvé sa place après reste présent dans l’avant, et tant qu’il reste là, personne ne peut vraiment avancer.
Transmettre, ce n’est pas seulement passer le relais. C’est accepter de changer de place.
Et toute la question est là : est-ce que cette place a été pensée… ou est-ce qu’elle reste vide ?
Vous traversez cette question dans votre famille ? Parlons de ce passage.



